Penser le dialogue : L’anéantissement de la parole sans subjectivité
Par Adnan Hadj Mouri
A l’initiative de la responsable de la galerie d’art, Solilless Hall, mon collègue Ayoub et moi avons été conviés à une discussion visant à interroger la question de l’enfance, une thématique toujours brûlante d’actualité, façonnée par les dynamiques des âges et les mutations sociales contemporaines.
L’enjeu était de cerner les zones d’ombre qu’une crise multidimensionnelle à la fois politique, culturelle et psychique projette sur notre structure mentale, désormais prise en étau entre deux logiques en apparence opposées : la tradition, héritage des ancrages passés, et » la modernité liquide, » fluide, incertaine, mouvante. Deux pôles qui, malgré leur tension, semblent converger dans un même processus de réification, où l’enfance elle-même risque de devenir un simple « objet symbolique », vidé de sa substance.
Par musellement de la subjectivité, il demeure difficile d’esquisser la question des soins psychiques. Ceux-ci restent largement inenvisageables, tant la profusion des gardiens zélés du » paradigme neurobiologique, » par des moyens hégémoniques, s’emploie à discréditer toute parole créatrice.
En tentant de neutraliser le conflit moteur pourtant essentiel du sujet, à travers des processus de standardisation ou de médicalisation à outrance, ces discours participent d’une vision réductrice de l’humain, ramené à l’état de simple rat de laboratoire.
Dans ce mouvement de résistance, il va sans dire qu’il est nécessaire de prendre en compte les balbutiements liés à la tentative de faire bon ménage avec la rationalité humaine. On pourrait même souhaiter l’élargissement de la question thérapeutique, encore trop souvent reléguée au rang de vœu pieux, porté par des lendemains qui chantent.
À mon sens, les raisons de l’échec de cette concrétisation résident dans le souffle prophétique de la révolte ; souffle qui, s’il inspire un élan nécessaire, ne permet pas toujours de tisser un lien avec la causalité psychique. Outre les dynamiques réificatrices qui s’emploient à discréditer cette dernière au profit du tout-neuronal, les adeptes d’un progrès social « de bon vouloir » se heurtent, souvent à leur insu, à la » « »fabrique du consentement. » »
Face au cri de révolte, un discours débordant de bons sentiments se déploie, mais ce discours, à son tour, refoule la subjectivité qu’il prétend pourtant défendre. Prenons, à titre d’exemple, la tentative de penser la signifiance clinique de certaines formulations, comme : « L’animal est déprogrammé par le langage, ce qui permet à l’homme d’être fou. »
Cette incursion théorico-clinique, bien qu’inspirante, relève davantage, chez bon nombre de personnes, d’une tournure métaphorique que d’un véritable questionnement du clivage entre instinct et pulsion distinction pourtant cruciale dans toute élaboration clinique digne de ce nom.
Mais encore faut-il vouloir faire face à cette question. Sans quoi, le sujet ou l’analyste lui-même risque de s’y soustraire, préférant se retirer plutôt que d’affronter la complexité « du réel psychique. »
Face à cette logique qui tyrannise la dynamique subjective, une question décisive s’impose : « peut-on encore penser contre son propre cerveau « ?
Autrement dit, peut-on opposer une résistance à cette hégémonie du » neurocentrisme », qui voudrait réduire toute pensée, toute souffrance, toute singularité à un simple dysfonctionnement cérébral ?
Cette lecture unilatérale du sujet, dictée par les neurosciences et les technosciences, ne laisse que peu de place à la pensée vivante celle qui doute, qui trébuche, « qui se divise ». Et c’est précisément cette pensée-là qu’il nous faut réhabiliter.
Réfléchir contre son cerveau, ce n’est pas nier la réalité biologique, mais refuser qu’elle monopolise le sens. C’est rouvrir la possibilité d’un lien symbolique, d’un espace pour la parole, le désir, le manque. C’est retrouver ce qui nous permettrait, peut-être, de retisser le lien avec ce que nous avons, peu à peu, dissocié, dénié ou standardisé : la subjectivité humaine, dans toute sa fragilité, sa force et sa complexité.
Autrement dit, penser le dialogue, c’est se permettre de penser le langage au-delà du cerveau : non plus comme un simple processus neuronal, mais comme un espace de relation entre sujets. Car, comme l’affirment bon nombre de cliniciens : « La raison d’exister du neurone se trouve hors du corps. »
C’est dans le lien avec l’autre que le langage prend forme et avec lui, la subjectivité même. Parler devra, dès lors, se conscientiser, non pas dans les méandres froids de la mécanique du déterminisme, mais dans les travers incertains du surgissement : là où le langage, plutôt que d’obéir aux lois du cerveau, s’invente dans l’instant, dans l’altérité, dans l’écart. En d autres termes dans la division du sujet
Enfin, parler, c’est reconnaître que le mot « échappe au déterminisme » pour faire trace dans la relation, une trace vivante, imprévisible, qui engage le sujet autant qu’elle le dépasse.
