Charef Hadjadj, réalisateur, à Algérie Presse: «Le cinéma est un acte de réparation»

Entretien réalisé par O.A Nadir

A l’heure où le cinéma algérien retrouve son souffle, Charef Hadjadj s’impose comme une figure montante à suivre. Son court métrage «Aldja» hommage vibrant à la femme algérienne, s’inscrit dans une démarche artistique où la mémoire, la filiation et l’identité dialoguent sans artifices. Entre Tlemcen et le monde, il poursuit un itinéraire où chaque plan devient un fragment de vérité.
Récemment, il a été choisi parmi les trois lauréats du Prix du Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, lors de la Fête de l’Artiste 2025, pour le Prix Ali Maâchi dans la catégorie Cinéma.
A ce propos, il confie que cette distinction représente pour lui « bien plus qu’une reconnaissance, c’est une responsabilité et une promesse envers le cinéma algérien.
Mais au-delà de l’émotion, j’aimerais adresser un souhait au Ministère de la Culture : celui de mettre en place un véritable encadrement pour accompagner les jeunes créateurs primés dans la suite de leurs parcours.
Nous avons besoin de personnes mandatées, proches de nous, capables de dialoguer, de comprendre nos démarches artistiques et de nous aider à concrétiser nos projets ». Et d’ajouter : «Pour ma part, je prépare actuellement un documentaire profondément ancré dans l’histoire et la mémoire de l’Algérie, mon pays, et j’espère que ce type de soutien permettra à de jeunes talents comme nous de poursuivre cette aventure cinématographique avec foi, rigueur et humanité».
Le jeune réalisateur vient d’ailleurs de recevoir une belle reconnaissance internationale : son film «Aldja» a officiellement atteint la phase finale dans la catégorie «Meilleure actrice» au AFAQ International Film Festival de Münster, en Allemagne.
La performance de l’actrice Amandine Cacho y a été nominée et concourt désormais pour le prix du festival.
Un signe fort que le cinéma algérien, porté par de nouvelles voix audacieuses comme la sienne, continue de rayonner au-delà des frontières.

Algérie Presse : Vous avez récemment collaboré à «Résultat Positif». Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans ce projet et dans la vision de Niddal El Mellouhi ?

Charef Hadjadj : Ce qui m’a profondément touché dans «Résultat Positif», c’est la sensibilité humaine de Niddal El Mellouhi et sa manière d’aborder un sujet à la fois intime et universel. Derrière ce couple en attente d’un avenir incertain, il y a toute une réflexion sur la dignité, l’exil et la mémoire de ceux qui vivent dans l’ombre. En tant que chef opérateur, j’ai voulu traduire cette attente et cette tension intérieure par la lumière et les cadrages. Niddal a une vision très juste du réel : il filme les silences, les regards, les gestes simples, et cela demande une approche visuelle pudique, presque spirituelle.
Ce tournage a été une expérience humaine forte, portée par une équipe algérienne soudée, consciente qu’elle racontait une part de notre présent collectif.

Dans vos œuvres, la mémoire occupe une place centrale. Que signifie pour vous cette idée de «réparer la mémoire» par le cinéma ?

Pour moi, le cinéma est un acte de réparation, parce qu’il redonne voix à ce qui a été oublié, étouffé ou nié. En Algérie, la mémoire est à la fois une blessure et une force. Elle traverse nos familles, nos paysages, nos silences. «Réparer la mémoire», c’est réapprendre à regarder notre passé sans peur, à en extraire la beauté, la douleur et les leçons. A travers mes images, j’essaie de créer des ponts entre générations : filmer, c’est transmettre. Chaque cadre, chaque lumière devient un moyen de préserver ce qui disparaît. C’est une responsabilité artistique mais aussi morale.

Comment percevez-vous aujourd’hui le jeune cinéma algérien ? Y voyez-vous une nouvelle génération d’auteurs porteurs d’un regard singulier ?

Oui, absolument. Je crois qu’une nouvelle génération de cinéastes est en train d’émerger, lucide, libre et profondément ancrée dans le réel. Ce sont des auteurs qui parlent de leur temps, de la jeunesse, de l’exil, de la mémoire, de la femme, sans chercher à plaire mais à dire vrai.
Ce cinéma n’est plus dans l’imitation : il cherche sa propre langue, son rythme, sa vérité. Ce qui me réjouit, c’est de voir cette solidarité entre jeunes auteurs — nous nous soutenons mutuellement, partageons nos expériences, nos outils, nos rêves. Cette génération porte un regard honnête, souvent poétique, sur une Algérie en transformation.

Selon vous, quelles sont les principales difficultés auxquelles les jeunes réalisateurs font face en Algérie aujourd’hui ?

Les obstacles sont nombreux, surtout au niveau de la production et de la diffusion.
Les jeunes réalisateurs manquent souvent de structures d’accompagnement, de financements, de formation technique. Pourtant, le talent est là, partout. Ce qui manque, ce sont des ponts entre les institutions et la jeunesse créative. Beaucoup de films se font avec très peu de moyens, grâce à la débrouille et à la passion.
Mais je reste optimiste : chaque difficulté nous oblige à être inventifs, à apprendre, à nous battre pour faire exister nos histoires. Le cinéma algérien a toujours été un cinéma de résistance, et cette énergie, je la retrouve aujourd’hui chez les jeunes créateurs.

Enfin, quel regard portez-vous sur la place du cinéma algérien dans les festivals internationaux — entre reconnaissance et manque de visibilité locale ?

Nous vivons une période paradoxale : à l’étranger, le cinéma algérien attire de plus en plus l’attention et reçoit des distinctions, mais chez nous, il reste encore trop peu visible.
Il y a un décalage entre la reconnaissance internationale et la valorisation nationale. Pourtant, ces films racontent notre réalité, notre peuple, notre identité.
Il faudrait renforcer la circulation des œuvres sur le territoire, créer des espaces de projection, des rencontres avec le public, notamment dans les universités et les régions.
Mais malgré ces limites, je crois en l’avenir : chaque projection à l’étranger est une fenêtre ouverte sur l’Algérie d’aujourd’hui, une preuve que nos histoires parlent au monde. Et c’est déjà une belle victoire.

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