Leïla Artese Benhadj, cinéaste, à Algérie Presse: Entre mémoire, transmission et dernières routes nomades
Entretien réalisé par O.A Nadir

Dans un paysage cinématographique où la caméra devient parfois une arme, parfois une caresse, Leïla Artese Benhadj se distingue par une écoute rare. Réalisatrice, directrice de la photographie et ingénieure du son, elle avance avec un geste artisanal, presque organique. Son cinéma ne cherche ni l’effet ni le spectaculaire, mais la vérité fragile des êtres et des territoires.
D’Alger aux dunes du Hoggar, d’un court métrage intime comme « La Reine des fourmis » à la vaste traversée de « Tin Hinan, la dernière nomade », son œuvre se déploie à la manière d’un fil : celui d’une quête, personnelle et collective, où la mémoire féminine et les récits du désert sont l’unique boussole.
Dans ce nouveau film, elle part à la recherche de Tin Hinan, figure ancestrale du peuple touareg, mais ce sont Fatimata et sa fille Lella -deux nomades contemporaines- qui incarnent, à hauteur de vie, la fin d’un monde et la naissance d’un autre.
Dans cet entretien, Leïla Artese Benhadj nous parle de ses films, de la transmission et de la façon dont un mythe peut survivre dans la réalité d’une tente balayée par le vent saharien.
« La Reine des fourmis » a rencontré un beau parcours en festivals. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce film et sur ce qu’il a représenté dans votre évolution en tant que cinéaste ?
Aujourd’hui, je vois « La Reine des fourmis » comme un film fondateur : une fiction entièrement écrite, construite et pensée. Surtout, un travail où tout commence par le texte.
« La Reine des fourmis » est mon premier court métrage en tant que réalisatrice. Je sortais de l’Accademia di Cinema e Televisione de Cinecittà, où la première année est consacrée à toucher à tous les métiers derrière la caméra. J’y ai appris l’écriture, le découpage, la mise en scène, la direction d’acteurs, mais aussi la rigueur technique qui permet de faire un film à partir d’une idée. Réaliser ce court métrage a été la première occasion de transformer cette formation en un geste personnel.
Surtout, l’écriture du scénario a été déterminante. Je voulais que la voix d’Amel, la petite protagoniste, soit précise et sincère. Son imaginaire n’est pas une fuite : c’est une façon de créer un espace intérieur où elle peut respirer librement. Autour d’elle, il y a Fatma, que j’interprète moi-même, et la grand-mère. Fatma est déjà une femme, adulte dans ses responsabilités, presque mère de substitution pour Amel. La grand-mère représente une autre forme de présence, un silence qui protège.
Enfin, tourner à Alger s’est imposé naturellement, par mes origines et par le lien intime qui me lie à cette ville. Le tournage, concentré sur trois jours, nécessitait une précision absolue. Chaque geste devait être juste.
La « Reine des fourmis » est vraiment, aujourd’hui plus que jamais, une de mes plus grandes fiertés.
« Tin Hinan, la dernière nomade » appartient à une autre forme de cinéma, mais c’est ce premier film qui m’a appris la discipline nécessaire pour pouvoir ensuite accueillir l’imprévu du documentaire.
Vous avez ensuite travaillé sur plusieurs documentaires avant de réaliser « Tin Hinan, la dernière Nomade ». Qu’est-ce qui vous a guidée vers ce projet et pourquoi cette figure légendaire vous a-t-elle particulièrement inspirée ?
Mon lien avec le Sahara est né bien avant le cinéma. Enfant, ma mère ne me racontait pas des histoires de princesses : elle me parlait de gazelles qui conversent, d’esprits qui traversent les dunes, de pistes guidées par les étoiles. J’ai grandi dans un monde imaginaire profondément touareg, sans savoir encore que, de son côté, une partie de ma famille avait des origines nomades.
Je travaille depuis 15 ans sur plusieurs projets en Algérie et en Italie, surtout dans la fiction comme assistante de réalisation et monteuse, mais aussi sur quelques documentaires.
Quand j’ai enfin pris la route du désert seule avec ma mère, j’ai découvert un univers en pleine transformation. Ce que j’avais imaginé comme un espace figé dans le temps avait déjà changé : routes, villages, commerces, écoles… tout témoignait d’une transition commencée depuis un siècle.
C’est dans cette réalité mouvante que j’ai rencontré Fatimata et sa fille Lella. Leur quotidien a donné un visage à cette transformation historique. Avant de les filmer, j’avais imaginé un projet autour d’une mère et d’une enfant vivant la fin du nomadisme. Fatimata et Lella ont rendu ce projet vrai. Elles ont incarné ce passage que je cherchais à comprendre.
Le film explore une mémoire profonde, féminine et nomade. Comment avez-vous abordé la frontière entre mythe et réalité dans votre démarche documentaire ?
Le titre « Tin Hinan, la dernière nomade » ouvre déjà un espace symbolique. Tin Hinan est considérée comme l’ancêtre des Touaregs, la figure fondatrice, la mère originelle. Avec ce film, j’interroge ce qu’il reste de cette lignée aujourd’hui, dans un monde où le nomadisme disparaît progressivement depuis un siècle.
Fatimata n’est pas une réplique de la légende.
Elle en est l’écho contemporain. Si Tin Hinan représente un commencement, Fatimata incarne peut-être l’un des derniers chapitres d’un mode de vie qui s’efface. Elle n’en a pas conscience, et c’est cela qui m’a touchée : elle vit simplement la vie qu’on lui a transmise.
Je n’ai pas cherché à illustrer la légende. J’ai filmé une femme et son enfant qui vivent dans une réalité austère, magnifique et difficile, où le monde moderne se rapproche toujours davantage, comme une fatalité. Le mythe n’est pas un décor. C’est une profondeur, une vibration qui traverse le film sans que je l’aie forcée. Lella, sa fille, représente l’avenir. A six ans, elle devra quitter la tente pour entrer à l’école.
Si Tin Hinan en est l’origine, Fatimata est la fin d’un cycle, et Lella le début d’un autre. C’est ce mouvement, cette transformation que je raconte.
Le cinéma documentaire algérien connaît un regain d’intérêt international. Comment percevez-vous son évolution actuelle et la place que prennent les femmes cinéastes dans ce mouvement ?
Le documentaire algérien vit un moment important. Les films deviennent plus intimes, plus ancrés dans le quotidien, plus attentifs aux détails qui révèlent un pays mieux que les grands discours. On raconte des villages, des corps, des silences, des gestes, des transitions.
Les femmes y occupent une place essentielle. Elles apportent un regard qui ne cherche pas la démonstration, mais la vérité des vies qu’elles filment. Elles s’approchent des personnes, des familles, des histoires gardées longtemps dans l’ombre. Elles déplacent l’attention vers des récits sensibles, souvent invisibles.
C’est un mouvement jeune, fragile parfois, mais profondément sincère. Et cette sincérité est sa force.
Avec mon travail, je nourris l’ambition d’incarner un maillon de cette belle chaîne !
Enfin, quels sont vos projets en cours ou à venir ? Travaillez-vous déjà sur un nouveau film, documentaire ou fiction ?
Je travaille actuellement sur deux projets : le premier est un documentaire déjà tourné en Algérie, qui explore d’autres espaces de transition, d’autres façons dont une culture se transforme sans bruit.
Le second est une fiction, centrée sur les identités multiples, les langues héritées, les transmissions familiales. Ces thèmes me traversent autant qu’ils traversent mes films.
J’ai besoin de temps pour écrire, pour chercher la forme juste.
Chaque projet commence par une question intérieure, et certaines demandent du silence avant de devenir du cinéma.
