Fraude à l’import : Plus de 130 milliards de dollars dans la balance

10 626 salariés déclarés pour l’ensemble des 3 961 opérateurs concernés — soit une moyenne d’à peine 2,7 employés par entreprise pour des demandes cumulées de 130,32 milliards de dollars, ce qui revient à environ 12,3 millions de dollars de demandes d’importation par salarié déclaré. C’est précisément ce rapport entre effectifs réels et volumes sollicités qui fonde les interrogations du ministère.
Dans le sillage des révélations de mercredi dernier sur les 1013 dossiers d’importation entachés de documents dupliqués, le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a dévoilé, samedi soir, un nouveau chiffre qui donne la mesure du problème : 3 961 opérateurs économiques employant entre zéro et cinq salariés ont introduit, pour le seul second semestre 2026, des demandes d’importation totalisant 130,32 milliards de dollars. Un montant qui dépasse, à lui seul et sur six mois, les importations annuelles de l’Algérie, lesquelles n’ont jamais franchi la barre des 70 milliards de dollars sur une année pleine, ce mécanisme de programmes prévisionnels d’importation ayant été mis en place en juillet 2025 pour centraliser les demandes et déceler les déclarations en décalage avec la réalité.
Extraites de la plateforme numérique dédiée à l’importation des matières premières et des intrants de production, ces données interpellent d’abord par leur répartition.149 opérateurs ne déclarant aucun salarié ont présenté des demandes pour 484,58 millions de dollars, tandis que 949 opérateurs employant une seule personne ont sollicité 21,84 milliards de dollars d’importations. La distorsion est plus frappante encore chez les structures à deux salariés : 851 opérateurs y affichent des demandes cumulées de 88,76 milliards de dollars, contre 15,52 milliards pour 722 opérateurs à trois salariés, 1,74 milliard pour 641 opérateurs à quatre salariés et 13,84 milliards pour 649 opérateurs à cinq salariés.
Le ministère parle lui-même de chiffres qui soulèvent des interrogations quant à la cohérence de certaines prévisions avec la taille réelle des entreprises et leurs effectifs déclarés, et annonce l’ouverture d’un audit, en coordination avec les secteurs ministériels concernés, portant sur les importations réalisées durant le premier semestre 2026 et les années antérieures, avec vérification systématique des quantités et valeurs importées au regard de l’activité déclarée, des capacités de production et du nombre réel de travailleurs.

Le copier-coller de 1013 dossiers

C’est ce même dispositif de recoupement algorithmique qui avait permis, mercredi dernier, de mettre au jour 1013 dossiers présentant des pièces strictement identiques alors qu’ils étaient censés émaner d’opérateurs indépendants. 278 opérateurs avaient déposé le même document de déclaration de travailleurs salariés, 277 le même document pour les non-salariés, 240 le même extrait de rôle fiscal et 60 le même bilan comptable, auxquels s’ajoutaient 56 numéros d’identification fiscale identiques, 38 listes de biens éligibles aux avantages fiscaux dupliquées, 25 certificats d’enregistrement partagés, 25 relevés d’identité bancaire communs et 14 dossiers reprenant les mêmes pièces du programme complémentaire d’entreprise. Les opérateurs concernés doivent être convoqués pour produire les documents originaux, la vérification portant sur leur authenticité, leur conformité aux pièces délivrées par les organismes habilités et les circonstances de leur utilisation.
Le recours à une plateforme automatisée n’est pas anodin : il fait suite à l’un des dossiers judiciaires les plus lourds ayant touché le ministère. L’affaire avait éclaté en septembre 2025, après qu’un signalement transmis à la Gendarmerie nationale eut permis de récupérer le téléphone d’une secrétaire détachée au cabinet du ministère, les services d’enquête ayant reçu le 8 septembre 2025 une dénonciation signalant des pratiques illégales dans la délivrance des licences d’importation de matières premières. L’exploitation de l’appareil avait révélé des échanges évoquant l’octroi de facilités dans le traitement de dossiers d’importation contre des avantages indus, la fonctionnaire réceptionnant les tableaux prévisionnels des opérateurs via WhatsApp pour les faire remonter aux services compétents. L’enquête avait mis en cause 21 personnes, dont plusieurs cadres du ministère et des opérateurs économiques ; le parquet avait requis jusqu’à dix ans de prison contre la principale accusée, sept ans ferme étant réclamés contre elle et cinq ans contre quatre autres cadres de l’administration, tandis que les opérateurs économiques poursuivis se voyaient réclamer quatre ans d’emprisonnement. Le tribunal de Bir Mourad Raïs avait finalement prononcé, en première instance, des peines allant de l’acquittement à sept ans de prison ferme.

L’algorithme ne lâche rien

Ce nouveau signalement s’inscrit dans une série continue de découvertes opérées par le même outil ces derniers jours. Le 3 septembre déjà, le ministère avait fait état de la détection de cas suspects impliquant plusieurs opérateurs ayant déclaré une même localisation géographique pour leurs unités de production, ainsi que de sociétés dont l’existence effective n’avait pas été constatée sur le terrain, certaines adresses correspondant en réalité aux sièges ou unités de production d’autres entreprises sans lien juridique établi entre elles. Le ministère avait alors précisé que les vérifications se poursuivaient, y compris pour des sociétés ayant déjà obtenu le visa du programme prévisionnel d’importation du second semestre 2026, dans le cadre d’un renforcement du contrôle numérique et de terrain destiné à garantir que les programmes visés correspondent à la réalité économique et productive des opérateurs.
C’est dans ce même souci de traçabilité que le ministère a relevé, dans le dossier des 3 961 opérateurs, un mode de déclaration des travailleurs qu’il qualifie lui-même d’« inhabituel » : un certain nombre d’entreprises avaient déclaré des employés auprès de la Caisse nationale des assurances sociales des travailleurs salariés entre janvier et le 31 mars 2026, avant de ne plus déclarer aucun travailleur durant les mois d’avril, mai et juin, puis d’enregistrer de nouvelles déclarations à partir du 1er juillet, période coïncidant précisément avec l’ouverture et l’examen des programmes prévisionnels d’importation. Le ministère a annoncé l’ouverture d’une enquête sur ces cas, les mesures nécessaires devant être prises, le cas échéant, conformément à la législation en vigueur.
Reste à savoir, comme pour le dossier des 1013 documents identiques, si ces investigations déboucheront sur des poursuites judiciaires ou sur de simples régularisations administratives pour les opérateurs de bonne foi dont les dossiers auraient été montés par des intermédiaires peu scrupuleux.
G. Salima

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