Ce que j’en pense: La vieille fille

Par Said Adel

Elle avait, pendant longtemps, regardé son père comme une idole, un indétrônable totem que rien ne pouvait ébranler. Il avait toujours été présent pour elle, de ses premiers pas jusqu’à ce qu’elle devient femme ; regrettant cette spontanéité enfantine à se blottir contre lui. Il lui suffisait de poser ses yeux sur les siens pour voir ses bras s’ouvrir, suivi d’une étreinte forte et chaleureuse. Une étreinte digne et pleine d’une émotion qu’elle ne pouvait convertir en mots, mais qui la faisait pleurer à chaque fois qu’elle y pensait.
Le « Totem » était allongé sur un lit d’hôpital, depuis une quinzaine de jours. Respirant difficilement, il n’avait pas ouvert les yeux depuis son deuxième jour d’hospitalisation. Elle était-là, tous les matins, très tôt ; elle commençait par lui embrasser la main avec douceur, lui arrangeait les cheveux, puis s’asseyait en face de lui. Elle restait-là silencieuse, préoccupée durant une quarantaine de minutes. Sa visite du matin se terminait avec le passage du médecin qu’elle épiait afin de déceler une réponse à des questions qu’elle n’osait pas poser. Comme tous les matins, le médecin faisait ses contrôles sans rien laisser paraitre et quittait la chambre pour un autre malade. Après un baiser sur sa main, elle le quittait pour rejoindre sa salle de classe.
Elle était institutrice dans une école primaire d’un quartier populaire. Elle y enseignait depuis près de trente ans. Elle le faisait avec passion et avait acquis, au fil des années, une réputation de sévérité mais aussi d’efficacité comme il sied à une bonne institutrice. Elle aimait ces bambins et par-dessus tout, elle aimait l’écarquillement de leurs yeux quand ils comprenaient quelque chose de nouveau. Elle ne s’en lassait pas et chaque fois que cela se produisait, elle en retirait une énorme fierté. C’était son moment de bonheur à elle, rien qu’à elle. Au milieu de ces enfants, elle n’avait jamais quitté sa propre enfance, une enfance heureuse.
Elle n’était pas mariée. Elle s’occupait de son père depuis qu’elle avait quinze ans, depuis la mort de sa mère. Des prétendants, il y en eut quelques-uns, mais devant la santé fragile de son père, elle ne se résolut jamais à le laisser. Les années passèrent, les prétendants se firent moins pressants. Qu’importe, elle garda pour son père des yeux pleins de douceur et de protection. Pour ses élèves, c’étaient des yeux pleins de sévérité et d’une autre forme de protection. Son vieux père lui était reconnaissant, quant aux parents des élèves, leur respect suffisait.
Il ne se passait pas un jour sans que l’une de ses collègues ne lui propose un homme à épouser. Le plus souvent, il s’agissait de divorcés ou de veufs membres de leurs propres familles. La présentation commençait toujours par les qualités et la situation du prétendant pour se terminer en menaces. Menaces relatives à son âge, à une opportunité qui ne se présenterait plus ou au fait de vieillir seule… Elle avait toujours la même réponse face à leurs propositions : un refus poli, habillé d’un sourire plein de gratitude.
Il était dix-sept heures, elle ferma sa salle de classe et prit la direction de l’hôpital pour la visite du soir. La seule menace qui étreignait son cœur était celle qui pesait sur la santé de son vieux père…

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