L’ONU avertit sur El Niño : Quelles conséquences sur l’Algérie ?

Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), l’agence climatique des Nations unies, le phénomène El Niño devrait s’intensifier et dominer les configurations climatiques mondiales durant la période allant d’août à octobre prochains, avec un risque accru de températures dépassant les normales saisonnières dans de nombreuses régions du globe et des bouleversements sensibles des régimes de précipitations.

Dans sa mise à jour climatique saisonnière mensuelle, l’organisation onusienne a signalé, en plus d’une hausse exceptionnelle de la température des océans à l’échelle planétaire, que le phénomène affecterait les régimes météorologiques d’une grande partie du monde au cours des prochains mois. Selon le bulletin publié par l’OMM, la probabilité d’occurrence d’un épisode El Niño entre juin et août s’élève à 80 %, et les probabilités que cet épisode se maintienne au moins jusqu’en novembre avoisinent ou dépassent les 90 %.
Dans ce contexte, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a estimé qu’El Niño n’est plus un phénomène passager mais une réalité que la planète vit au quotidien, contribuant à en accentuer le réchauffement. Il a souligné l’intensification de ce phénomène qui vient aggraver une situation déjà marquée par des dômes de chaleur destructeurs, des incendies de forêt catastrophiques et des océans ayant atteint des records de température, avertissant que si aucune action n’est engagée pour protéger les populations et s’attaquer aux causes profondes de la crise, les risques deviendraient encore plus meurtriers. Pour lui, ce que le monde traverse actuellement ne constitue que le premier chapitre des conséquences de ce phénomène.
L’alerte lancée par l’Organisation météorologique mondiale ne relève pas, pour l’Algérie, d’un scénario abstrait. Parmi les régions du globe identifiées comme les plus exposées aux anomalies thermiques de cette nouvelle phase d’El Niño figure précisément l’Afrique du Nord, avec l’Algérie et la Mauritanie en tête, suivies de la Libye et de l’Égypte — un constat établi à partir des relevés de température des derniers mois et confirmé par plusieurs organismes scientifiques internationaux.
Le retour d’El Niño n’a rien d’une surprise brutale : l’OMM en suivait la trajectoire depuis le début de l’année. En février, l’organisation évoquait encore des conditions ENSO neutres succédant à un épisode La Niña de faible intensité, avec une probabilité de développement d’El Niño limitée à 10 % pour le trimestre suivant.

Une réalité planétaire

Dès le mois de mai, le basculement s’est confirmé : les températures de surface du Pacifique équatorial oriental augmentaient rapidement, et la probabilité d’un épisode El Niño pour la période juin-août atteignait déjà 80 %, avec un maintien attendu au-delà de 90 % jusqu’en novembre. Fin juin, l’OMM a acté l’évolution rapide vers un épisode de forte intensité entre juillet et septembre, rappelant que le précédent épisode El Niño, celui de 2023-2024, avait compté parmi les cinq plus puissants jamais enregistrés et avait largement contribué aux températures mondiales record observées en 2024. Le scénario qui se dessine pour cet été et cet automne s’annonce donc d’une ampleur comparable, sinon supérieure, selon plusieurs climatologues qui évoquent même la possibilité de « super El Niño » à répétition d’ici la fin de la décennie.
Pour l’Algérie, la première conséquence concrète tient à l’amplification d’un phénomène déjà à l’œuvre : les vagues de chaleur extrêmes. Le pays a traversé, ces dernières semaines, une saison estivale marquée par des températures dépassant les 40 à 43 degrés dans plusieurs wilayas, une situation qui a directement alimenté la multiplication des incendies de forêt et de récoltes observée cet été, avec son lot de pertes humaines et matérielles. L’intensification d’El Niño entre août et octobre ne fait que prolonger et durcir cette fenêtre de risque, à un moment où les services de la Protection civile sont déjà fortement mobilisés sur le front des feux de forêt. Les climatologues rappellent qu’El Niño agit comme un amplificateur global : il ne crée pas la sécheresse ou la canicule à lui seul, mais il en accroît la probabilité et l’intensité dans les régions déjà structurellement vulnérables à la chaleur, ce qui est précisément le cas du Maghreb.
Le second enjeu touche directement à la sécurité hydrique du pays, sujet sur lequel l’Algérie avait pourtant enregistré de bonnes nouvelles ces derniers mois. Grâce à des précipitations soutenues depuis décembre dernier, le taux de remplissage national des barrages, qui plafonnait autour de 42 % en janvier, est progressivement remonté pour atteindre près de 60 % en mai, avec une vingtaine d’ouvrages sur les 81 que compte le pays affichant une capacité maximale. Le ministre de l’Hydraulique avait alors assuré que les volumes mobilisés permettraient de couvrir les besoins des ménages pendant deux ans, tout en appelant à une gestion rigoureuse de la ressource pour la période estivale.

Architecture de résilience

C’est précisément cette période qui se trouve désormais sous la menace d’une chaleur anormale et prolongée : une évaporation accrue des retenues, conjuguée à une demande en eau plus forte pour l’irrigation et la consommation domestique, pourrait rogner rapidement le matelas hydrique reconstitué cet hiver.
Sur le plan agricole, les cultures d’été et les arboricultures des régions les plus arides du pays, notamment dans les hauts plateaux et le Sud, sont directement exposées à un possible déficit hydrique combiné à un stress thermique prolongé, avec un risque de baisse de rendement pour certaines filières. Le secteur de l’énergie n’est pas épargné : la demande en électricité liée à la climatisation tend à grimper fortement lors des pics de chaleur, ce qui accentue la pression sur le réseau national durant les mois les plus critiques. Sur le plan sanitaire, l’exposition prolongée à des températures extrêmes accroît les risques de stress thermique, en particulier pour les populations les plus vulnérables, les travailleurs en extérieur et les personnes âgées, un enjeu de santé publique que plusieurs pays voisins, à l’image de la Tunisie, ont déjà chiffré en termes de pertes de productivité économique.
Face à ces risques cumulés, l’Algérie ne part cependant pas d’une position totalement démunie. La stratégie de sécurité hydrique mise en œuvre ces dernières années repose sur une diversification des sources : outre les barrages du pays, le programme de dessalement d’eau de mer s’appuie désormais sur une vingtaine de stations opérationnelles produisant plusieurs millions de mètres cubes par jour, avec un objectif de couverture des besoins nationaux fixé à plus de 60 % à l’horizon 2030. Des projets de réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation agricole sont également en cours de déploiement, une orientation présentée par les autorités non plus comme un choix ponctuel mais comme une nécessité structurelle. Cette architecture de résilience, construite précisément pour absorber les à-coups climatiques, va être mise à l’épreuve dans les prochains mois par un épisode El Niño que les organismes scientifiques internationaux jugent d’ores et déjà comparable, par son intensité potentielle, à celui qui avait marqué les années 2023 et 2024.
T. Feriel

Bouton retour en haut de la page